Stop à l’écologie bo-bio, en avant l’écologie intégrale !


L’opinion publique s’est déchaînée en fin d’année dernière sur la fameuse question du glyphosate : faut-il ou non l’interdire ?

Posée ainsi, cette question relève plus d’un combat médiatique, politique et commercial que d’une réelle préoccupation écologique. La multitude d’erreurs, de confusions et de raccourcis grossiers utilisés par les médias, les politiques et les ONG en sont un signe. Il s’agit plus de s’opposer à Monsanto ou au contraire de défendre des intérêts financiers que d’avancer vers une agriculture au service de l’homme. Bien entendu, au-delà de toutes les études prétendues scientifiques qui d’ailleurs se contredisent les unes les autres, il est évident que le glyphosate, et plus généralement les produits phytosanitaires ne sont pas intrinsèquement bons et qu’il faut chercher à diminuer leur utilisation. Mais si l’on veut œuvrer efficacement à la préservation de notre alimentation et de notre terre, une mise en perspective de la question est nécessaire.

Tout d’abord, quelle est réellement la source de la pollution au glyphosate dans les aliments? Pour le savoir, le 21 octobre dernier, le syndicat agricole Coordination Rurale a réalisé des prélèvements de soja dans les ports de Saint-Nazaire et de Lorient. Le résultat des analyses montrent que le soja importé contient du glyphosate alors que le soja Français n’en contient pas. Ce résultat est logique et simple à comprendre : la plupart des agriculteurs américains (nord et sud) traitent leurs cultures avec cet herbicide juste avant la récolte alors qu’en France, dans la très grande majorité des cas, ce traitement est effectué après la récolte, sur les chaumes. Cette distinction capitale est étonnamment absente du contenu médiatique. Elle prouve pourtant qu’interdire le glyphosate en France n’augmentera pas (ou très peu) la qualité de l’alimentation des Français. Il y aura donc dans trois ans quasiment toujours autant de glyphosate dans les produits agricoles. De plus, une interdiction européenne créera une distorsion de concurrence entre les producteurs Français et les producteurs américains. On entend souvent dire que les agriculteurs n’ont pas d’autres alternatives.

Pourtant, mis à part ceux qui pratiquent l’agriculture de conservation dont je reparlerai plus tard, les agriculteurs peuvent intensifier le travail du sol. Ils pourront aussi probablement dans l’avenir utiliser une autre substance de remplacement qu’une firme phytosanitaire se fera le plaisir de leur vendre.

Le problème se situe en réalité au niveau du coût de ces alternatives. C’est donc notre système économique et non pas l’agriculture française qui est le premier responsable de l’ingestion du glyphosate par voie alimentaire. Conclusion simple mais inconnue du grand public et impensable par la plupart des politiques car elle porte atteinte à la religion du libre-échange et à son mutant, le «protectionnisme inversé».

Ensuite, regardons deux perspectives majeures (il y en a d’autres) de verdissement de l’agriculture : l’agriculture biologique d’une part et l’agriculture de conservation des sols d’autre part. Comme tout le monde le sait, la première se sépare de la chimie mais pas du travail du sol. La qualité de l’alimentation est alors plus saine, mais la biodiversité du sol peut encore être pénalisée par son travail. A l’inverse, la deuxième se sépare du travail du sol et conserve le recours à la chimie tout en cherchant à le diminuer. Cette voie s’est développée face aux problèmes d’érosion et de diminution de la qualité des sols. Elle restaure l’activité biologique des sols qui est affectée par le labour dans les systèmes traditionnels. Ainsi, elle augmente le stockage du carbone dans la terre, baisse le recours à la mécanisation et à l’irrigation, et diminue l’érosion, le ruissellement (responsable entre autres de la pollution en phosphore) et le lessivage des nitrates. Outre cela, elle a contribué pour beaucoup au développement de la recherche agronomique française des 20 dernières années et cela sans la participation des pouvoirs publics. Les deux voies présentent chacune de grandes vertus mais aussi des défauts en matière d’écologie. Elles se nourrissent mutuellement dans la recherche agronomique.

L’agriculture de conservation des sols est cependant peu connue et reconnue du grand public et des hommes politiques, exception faite de l’ancien ministre de l’agriculture monsieur Le Foll. Elle demande une connaissance de l’agronomie réelle et n’est pas basée uniquement sur une opposition à une entreprise. Elle est donc moins récupérable politiquement et c’est peut-être pour cela que les mouvements écologistes de gauche l’ignorent. Michelle Rivasi par exemple, eurodéputée du groupe les verts, déplore que certains agriculteurs ne labourent plus leur sol et les invite à reprendre leurs anciennes pratiques pour se séparer du glyphosate. Elle démontre à la perfection son incapacité à reconnaitre d’autres voies d’amélioration environnementale de l’agriculture que celles d’une certaine bien-pensance écologique. Bref, une interdiction du glyphosate anéantira une partie du travail accompli par les agriculteurs qui ont développé par leurs propres moyens une agriculture écologiquement très vertueuse.

Mais alors que faire ? Tout d’abord, nous pourrions interdire l’épandage de glyphosate avant la récolte, et appliquer cette même règle aux importations, en allant jusqu’à repenser certains traités de libre échange s’il le faut (CETA par exemple). Ensuite, il faut sortir du diktat écologique bien pensant qui ne voit de salut que dans l’agriculture biologique. Il faut reconnaitre la diversité des perspectives d’amélioration de l’agriculture. En cas d’interdiction totale du glyphosate, une tolérance plus grande devrait être accordée à l’agriculture de conservation des sols afin que ces agriculteurs puissent continuer le cheminement intellectuel et pratique vers une agriculture plus écologiquement intensive.

Mais nous ne pouvons pas en rester là. Le glyphosate est présenté comme l’herbicide le plus utilisé au monde mais personne ne dit qu’en France il n’a pas du tout le même monopole. On en parle comme si les autres produits étaient inoffensifs. Or, alors que le glyphosate n’est utilisé que ponctuellement dans les exploitations françaises de grandes cultures, une panoplie d’autres produits est utilisée de façon systématique puisque quasiment toutes les cultures reçoivent un ou plusieurs désherbants au court de leur cycle de vie. Ces désherbants sont épandus pendant le cycle de végétation de la plante et risquent de se retrouver dans nos assiettes. Se battre pour l’interdiction du glyphosate sans considérer l’ensemble de l’utilisation de la chimie dans l’agriculture n’est efficace que médiatiquement. Il est d’ailleurs amusant de constater que la quasi-totalité des photos ou vidéos utilisées dans les médias pour représenter un épandage de glyphosate sont prises lors de l’épandage d’un autre produit. Il faut donc réfléchir à l’utilisation globale des produits phytosanitaires plutôt que de s’attaquer au seul glyphosate. Ce n’est d’ailleurs pas seulement à coup d’interdictions que l’on diminuera l’utilisation de produits phytosanitaires, bien que ce soit le seul outil qu’une nation garde quand elle a légué sa souveraineté au libre échangisme. C’est aussi en retournant à l’agronomie et en revisitant nos modèles économiques.

Voici quelques pistes pour permettre cela. Tout d’abord, nous pouvons chercher à diversifier les cultures produites. L’allongement des rotations permet de diminuer la pression des maladies, des insectes et des mauvaises herbes. Il faut réintégrer un certain nombre de cultures qui ont été abandonnées pour des raisons économiques ou politiques (légumes, légumineuses en particulier…). Cela implique la mise en place d’un certain protectionnisme et d’une relocalisation des industries de transformation. Mais encore une fois, cette mesure a depuis longtemps été mise à l’index dans les temples de Bruxelles et de l’OMC car elle réduit les sacro-saints échanges commerciaux. Parmi ces productions, la luzerne devrait retenir particulièrement notre attention. Sa culture, par un fauchage répété qui épuise les racines d’adventices, a un effet nettoyant proche du glyphosate. Sa production a cependant baissé considérablement suite à la démission européenne devant le soja américain lors des accords de libre-échange.

Ensuite, l’augmentation des revenus agricoles par une certaine protection des prix pourrait permettre aux agriculteurs d’investir dans les outils de désherbage mécanique plus perfectionnés ou d’effectuer une partie de leur désherbage à la main (comme c’est déjà le cas en agriculture biologique ou pour quelques marchés de niche).

Enfin, nous pourrions développer la recherche agronomique française et favoriser son indépendance vis à vis des firmes phytosanitaires. Elle pourrait en particuliers développer la recherche sur les associations de cultures, les associations animaux/ cultures, l’utilisation de plantes compagnes, etc. Ce sont des techniques agronomiques très prometteuses mais peu développées car cette recherche n’intéresse pas les firmes phytosanitaires ou semencières.

Si le débat sur l’interdiction du glyphosate s’est limité à un referendum pour ou contre Monsanto, une prise de recul pourrait permettre d’avancer avec tous les producteurs vers une agriculture moins polluante. De véritables solutions efficaces existent mais elles demandent d’une part de remettre en cause le système du libre-échange ou au moins d’imposer les mêmes contraintes aux importations qu’à la production intérieure et d’autre part de sortir de la pensée écolo-bobo pour s’intéresser à la science dénommée agronomie.

Sommes-nous prêts à faire ce pas ou préfé- rons nous rester dans le confort des idéologies ?… Affaire à suivre.

Renaud d’Hardivilliers
Chef de culture d’une exploitation maraîchère réalisant de l’insertion professionnel en Ile-de-France
#ingénieur en agronomie
#philosophe