LES GILETS JAUNES – Le président Macron à l’école de la sagesse populaire


Il est une chose qui ne s’apprend ni dans les livres, ni dans les grandes écoles. Cet art s’acquiert avec le temps lorsque l’on se laisse instruire par les anciens et les plus fragiles. Il s’agit de la sagesse.

Voici donc quelques bijoux de sagesse populaire dont notre président devrait s’inspirer pour sortir de la crise actuelle de notre pays :

 

  1. Qui veut voyager loin ménage sa monture (Racine, Les PlaideursI,1)

 

En ce temps où il est bon ton de dénoncer lepopulisme, il convient de rappeler le principe de la République : le “gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple” (Constitution du 4 octobre 1958, art. 2). Si l’humanité ne peut survivre en épuisant les ressources terrestres, pareillement aucun État ne peut durer en accablant son peuple.

Le ras-le-bol fiscal est une évidence aux yeux de tous les Français, avec ou sans gilet. Champion européen en impôts et en cotisations sociales[1], notre État perçoit depuis 1980 plus de 40% du PIB annuel en prélèvements obligatoires[2]. Cela est loin de s’améliorer sous l’ère Macron. Pire encore, l’exécutif semble doux avec les riches et sévère avec les pauvres suite à de multiples mesures qui ont toutes suscité le scandale : la baisse des APL, la réforme de l’ISF en IFI, la diminution des pensions des retraités, la hausse de la CSG… Même la suppression de la taxe d’habitation risque finalement d’être une mauvaise nouvelle, puisque via cette réforme l’État a fait un cadeau aux citoyens sur le budget des maires qui ne pourront plus assurer leurs services à la population sans augmenter d’autres impôts –telle la taxe foncière.

Tout cela montre le désintérêt du gouvernement pour la France périphérique, la France qui travaille à la sueur de son front, cette France qui se déplace en voiture. Oui, il existe une tiers-France au-delà du boulevard périphérique et au-delà des banlieues. Néanmoins la Macro(éco)n(om)ie semblait l’avoir oublié.

L’histoire est dite “maîtresse de vie” et devrait pourtant enseigner nos gouvernants : on ne peut toucher à la fiscalité que d’une main tremblante, d’autant plus quand cela concerne une denrée quotidienne tels le gazole ou la nourriture. En cela, la guerre des farines de 1775 est un bon exemple, car l’État avait permis la hausse des prix puis avait dû se rétracter suite au soulèvement populaire. Cette première reculade a ouvert la voie à la révolution de 1789 et a tout simplement signé la fin du régime dans la violence. En définitive, Macron pourrait-il tenir en pressurant ainsi ses sujets?

 

  1. Qui sème le vent récolte la tempête (Os 8,7)

 

Si le chef de l’État peine à enrayer la crise des gilets jaunes c’est pour une raison simple : ces personnes ne répondent d’aucun représentant, d’aucune hiérarchie. Ce trait de leur mouvement relève de l’ironie du sort. En effet, comme En Marche, ils ne sont ni de gauche ni de droite. Comme En Marche, ils n’ont pas d’unité doctrinale. Comme En Marche, ils sont nés d’une exaspération devant l’ordre des choses.

On se retrouve donc dans le paradoxe suivant : un président qui n’a jamais caché son dédain pour les corps intermédiaires commence à regretter leur perte de représentativité. Certes, cela est dans l’air du temps. Que ce soit le professeur, le politique, le prêtre ou le policier, aujourd’hui toutes les anciennes figurent d’autorités sont en crise. Mais bon gré mal gré, l’exécutif a participé au discrédit progressif des syndicats et des partis politiques en les consultant sans jamais négocier avec.

Rappelons qu’Emmanuel Macron n’a jamais eu de mandat local et que son engagement dans des partis politiques a toujours été distancié et évanescent. Du fait de sa propre histoire il n’accorde guère d’attention à ces médiations quotidiennes dont le poids décisionnel est faible. Il préfère rester à la barre. Toutefois, à force de vouloir être l’unique autorité, le chef se retrouve seul face à un monstre ingouvernable, une hydre aux milles têtes. En mettant de côté la subsidiarité et la représentativité, ce ne sont pas seulement les corps intermédiaires qui sont lésés, ce sont les fondements-mêmes de la République qui sont sapés. Ainsi le chef de l’État récolte une situation qu’il a contribué à forger.

 

  1. Qui a des oreilles pour entendre qu’il entende (Lc 8,8)

 

Après ces samedis d’affrontements qui ont déjà provoqué plusieurs morts et une foule de blessés, il est plus que temps de sortir de l’incurie. La paix civile est primordiale. Nul n’a intérêt aux troubles d’un nouvel état d’urgence ou d’une nouvelle constitution. Comme dit le syndicaliste Joseph Thouvenel : “La Révolution, c’est toujours le plus fort qui impose sa loi, pas le plus juste ! Cette tentation de la violence est aux antipodes de l’acte de liberté.”[3]Il est donc nécessaire de restaurer la communauté nationale par une écoute audacieuse des citoyens et de leurs revendications les plus légitimes.

Dans un entretien à L’Obs, le candidat Macron avait pourtant montré des prédispositions à l’écoute sincère : “Une des erreurs fondamentales [du quinquennat de Hollande] a été d’ignorer une partie du pays qui a de bonnes raisons de vivre dans le ressentiment et les passions tristes. C’est ce qui s’est passé avec le mariage pour tous, où on a humilié cette France-là. Il ne faut jamais humilier, il faut parler, il faut partagerdes désaccords.”[4]Devenu président, il lui est pourtant devenu de plus en plus difficile de prêter l’oreille à tous.

Pour autant, le président doit relever le défi en tant que gardien des institutions et garant de l’unité nationale. Les Français attende une écoute réelle et des gestes. Ils ne sont pas dupes des éléments de langages répétés à satiété. Le premier ministre a posé un premier geste symbolique en prononçant le moratoire sur la hausse des taxes, mais les Français veulent leur président. Ils attendent tout simplement d’être considérés à leur juste valeur et souhaitent rappeler que le destin est dans leur main. Le Français est par définition un homme libre, un affranchi. Ainsi le chef de l’État apprend à ses dépens que, comme le disait Mounier et Ricœur à sa suite, la personne humaine est un “principe d’imprévisibilité”[5].

 

[1]https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/9409930/2-28112018-AP-FR.pdf

[2]https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381412

[3]https://www.famillechretienne.fr/filinfo/les-gilets-jaunes-symbolisent-l-ecroulement-de-notre-societe-materialiste-245503

[4]https://www.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170216.OBS5392/emmanuel-macron-sur-la-manif-pour-tous-on-a-humilie-cette-france-la.html

[5]Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, 1949, p. 6. Voir aussi : Paul Ricœur, Histoire et vérité, 1955.